Les sphères éducatives s’agitent depuis quelques mois autour des impacts inévitables des outils basés sur les grands modèles de langage. On s’inquiète, on prophétise, on légifère parfois à la hâte. Et l’on parle d’une question moderne, presque inédite.
Je n’en suis pas si sûr.
Quand un élève de douze ans peut demander à une machine de lui résumer un livre, de lui rédiger une dissertation ou de lui expliquer la photosynthèse en quelques secondes, l’école se retrouve devant une question qu’elle préférait éviter : à quoi sert-elle, exactement ?
Cette question-là n’a rien de nouveau. Elle traverse l’histoire de l’école depuis qu’elle existe. L’IA, en bousculant nos habitudes, rend simplement impossible de continuer à l’éluder.
Une vieille question rendue inévitable
Pendant longtemps, l’école a pu se contenter d’une réponse implicite : transmettre des savoirs, certifier des compétences, préparer à la suite. Cette réponse tenait tant que la transmission supposait du temps, de l’effort, et un adulte qui sait. Aujourd’hui, l’effort et le temps peuvent être contournés par une requête bien formulée à une machine. Reste alors à interroger ce qui demeure proprement scolaire — ce qu’aucune machine ne peut tenir à la place de l’élève, du maître, et du collectif qu’ils forment.
J’ai voulu mettre cette question en perspective avec les pédagogies actives. Parce qu’elles ramènent inévitablement à quelque chose que l’IA ne pourra jamais occuper : la place du concret, de l’expérience sensible, de l’environnement réel de l’enfant.
Ce que l’IA ne peut pas faire
Une intelligence artificielle peut produire un résumé, formuler une définition, simuler un dialogue. Elle ne peut pas faire courir un enfant dans une cour, lui faire sentir la résistance d’un objet qui pèse dans sa main, lui faire éprouver la frustration d’un essai raté, la joie d’une réussite collective, le silence d’un atelier où la concentration s’installe. Elle ne peut pas non plus rencontrer la peur d’un élève qui n’ose pas montrer son erreur, ni transformer cette peur en confiance.
Tout cela appartient à un autre registre : celui de l’expérience vécue, du corps engagé, de la relation humaine. C’est précisément ce que les pédagogies actives prennent au sérieux depuis plus d’un siècle. Le savoir y est rencontré, manipulé, éprouvé. Le geste précède la règle. L’expérience précède le concept.
L’IA comme révélateur
Dans mes formations, je constate régulièrement que l’IA agit comme un miroir. Elle met en lumière les postures pédagogiques, les croyances sur l’apprentissage, les résistances et les peurs, bien plus que les compétences techniques. Un enseignant qui demande à l’IA de produire ce qu’il aurait demandé à ses élèves révèle quelque chose de sa conception du travail scolaire. Un autre, qui se sert de l’IA pour libérer du temps de relation et d’observation, en révèle une autre.
L’outil n’est jamais neutre, et il éclaire les choix pédagogiques fondamentaux d’un enseignant bien davantage qu’il ne s’y substitue.
Une ressource pour aller plus loin
J’ai rassemblé une partie de ces réflexions dans une ressource en ligne, librement accessible, qui interroge la place de l’école à l’heure des LLM en s’appuyant sur ce que les pédagogies actives ont à nous dire de la place du concret et de l’expérience.
Rémy Van de Moosdyk — formateur, spécialiste de la pédagogie active

