Je travaille depuis des années avec la pédagogie Decroly. Je la connais de l’intérieur, par les classes, par les enseignants, par les enfants. Et en parallèle, je forme des équipes à l’utilisation de l’intelligence artificielle — dans l’enseignement, dans la formation, dans le travail collectif.
Ces deux mondes se regardent de loin. Ils auraient des choses à se dire.
Une pédagogie née d’une crise
Quand Ovide Decroly fonde son école en 1907, il fait face à une institution scolaire rigide, construite sur la conformité. Les enfants apprennent des leçons, récitent, obéissent. L’école fonctionne comme une caserne. Decroly pose alors une question que personne ne lui demande de poser : à quoi sert cette école si elle ne prépare pas à la vie ?
Sa réponse tient en un programme : « École pour la vie, par la vie. » L’enfant apprend en observant le réel, en agissant dessus, en y cherchant du sens. Les savoirs ne sont plus découpés en disciplines étanches — ils s’organisent autour de centres d’intérêt liés aux besoins fondamentaux. L’enseignant observe avant de parler. Le concret précède l’abstrait. L’expression appartient à l’enfant.
Plus de cent ans plus tard, cette pédagogie est toujours vivante. L’école Decroly d’Uccle accueille un millier d’élèves. D’autres écoles s’en inspirent. Les principes tiennent. Mais la question de Decroly, elle, mérite d’être reposée — parce que le monde a changé.
L’IA repose la question de Decroly
L’intelligence artificielle redistribue l’accès au savoir d’une manière inédite. Un élève de douze ans peut demander à une machine de lui expliquer la photosynthèse, de lui rédiger un texte argumentatif, de lui résumer un livre qu’il n’a pas lu. La machine le fera, correctement, en quelques secondes.
Alors qu’est-ce qui reste spécifiquement scolaire ?
Si l’école se définit par la transmission de connaissances, elle a un problème. Si elle se définit par la capacité à mettre des enfants au travail sur le réel, à leur apprendre à observer, à questionner, à confronter leurs idées — elle a peut-être une longueur d’avance.
La pédagogie Decroly a toujours refusé de commencer par les réponses. La démarche est inductive : on part des faits, on observe, on associe, on construit progressivement le concept. L’IA fait le chemin inverse — elle produit des synthèses, des définitions, des résumés, à la demande, sans parcours. Deux logiques qui se croisent. La question est de savoir ce qui se perd dans le raccourci.
Ce que l’IA met en lumière
Je le vois dans mes formations : l’IA agit comme un révélateur. Elle met en lumière les résistances, les peurs, les croyances — bien plus que les compétences techniques. Quand un enseignant découvre qu’une machine peut produire en dix secondes un texte qu’il aurait mis une heure à rédiger, la première réaction est rarement technique. Elle est existentielle. Qu’est-ce que je vaux, si une machine fait ça ?
La pédagogie Decroly a une réponse à cette angoisse, même si elle ne l’a jamais formulée en ces termes. L’enseignant decrolyen ne s’est jamais défini comme celui qui détient le savoir. Son rôle est ailleurs : dans l’observation fine des enfants, dans le choix des situations, dans la structuration d’une démarche, dans la capacité à se retirer pour que l’élève rencontre le savoir par lui-même. Aucune IA ne sait faire ça. La posture decrolyenne résiste bien à la disruption — à condition qu’on sache encore pourquoi on l’adopte.
La tension qui m’intéresse
Ce qui me travaille, c’est la tension entre deux fidélités.
D’un côté, la pédagogie Decroly ancre l’apprentissage dans le concret, le sensible, le vécu. L’enfant met les mains dans la terre avant de parler de germination. Il observe un quartier avant d’étudier l’urbanisme. Il manipule avant d’abstraire. Dans un monde saturé d’écrans et de textes générés, cette exigence du contact direct avec le réel n’a jamais été aussi précieuse.
De l’autre, le principe fondateur dit « par la vie ». Et la vie, aujourd’hui, inclut l’intelligence artificielle. Les enfants qui sortent de ces écoles vont travailler, créer, décider dans un monde où l’IA est partout. Ignorer cet outil au nom de la fidélité au concret, ce serait peut-être trahir Decroly d’une autre manière — en figeant sa pensée au lieu de la prolonger.
Je n’ai pas de réponse nette à cette tension. Je crois que les deux positions sont légitimes et que c’est justement là que la réflexion devient intéressante.
Des questions pour avancer
Il y a des questions concrètes que les enseignants qui pratiquent cette pédagogie sont parmi les mieux placés pour affronter.
Que devient l’observation — cette pierre angulaire de la démarche decrolyenne — quand un enfant peut obtenir une réponse sans avoir observé quoi que ce soit ? L’observation garde-t-elle sa place, ou faut-il la défendre activement contre la facilité ?
Que fait-on de l’expression — le théâtre, la causerie, le dessin d’observation, le cahier personnel — quand une machine peut exprimer à la place de l’enfant ? Où est la frontière entre « je m’exprime avec un outil » et « l’outil s’exprime à ma place » ?
Et plus largement : Decroly a toujours pensé l’école comme un projet politique. Former des citoyens capables de penser, d’examiner librement, de participer à la vie démocratique. L’IA pose des questions de pouvoir, d’équité, de vérité. Des questions politiques. Les ignorer à l’école, ce serait renoncer à l’ambition même de Decroly.
Ce que Decroly ferait peut-être
Decroly était médecin, chercheur, expérimentateur. Il testait, mesurait, observait les effets. Il refusait les dogmes — y compris les siens. Il disait qu’aucune méthode ne peut « s’adresser à tous les âges et à toutes les mentalités » et qu’il faut « expérimenter encore — et avec circonspection »1.
Je crois qu’il poserait la question avant de toucher l’outil. Parce que l’IA n’a pas de corps, ne se soupèse pas, ne s’observe pas au sens où il entendait l’observation. Elle échappe à ce qui fonde sa pédagogie. Mais Decroly refusait les dogmes — y compris les siens. Il dirait probablement qu’une école qui ignore le monde tel qu’il est ne prépare plus à la vie — et que le monde, aujourd’hui, inclut l’intelligence artificielle.
1 O. Decroly, cité dans Projets, projet d’établissement de l’École Decroly d’Uccle, introduction. Citation non datée.
Rémy Van de Moosdyk — formateur, spécialiste de la pédagogie active

