En mai, OpenAI a retiré « study mode » de ChatGPT sans le moindre communiqué, et cette fonction n’est plus accessible qu’aux écoles sous contrat, planquée derrière un lien qu’il faut connaître. Ce mode avait un seul tort, celui de refuser la réponse toute faite pour forcer l’élève à chercher, ce qui correspond pourtant à ce qu’on attend d’un enseignant.
Le problème dépasse largement OpenAI. Dans leur version grand public, les grands modèles de langage, qu’il s’agisse de ChatGPT, de Claude ou de Gemini, sont d’abord faits pour être serviables, c’est-à-dire pour livrer une réponse propre et rapide. Les réglages qui les transforment en véritables outils d’apprentissage existent, mais ils restent optionnels, peu visibles, parfois réservés aux établissements qui payent, et le geste d’OpenAI montre qu’ils peuvent disparaître du jour au lendemain. Il faut donc aller chercher l’usage qui fait réfléchir, alors que l’usage qui répond à la place de l’élève s’installe tout seul, par défaut, dans toutes les poches.
Ce que montrent les études
Les études récentes disent à peu près toutes la même chose sur ce que cela produit. Quand le MIT a branché des électrodes sur des étudiants qui rédigeaient avec ChatGPT, il a relevé une activité cérébrale en berne, des étudiants sans souvenir de leur propre texte et incapables d’en citer une ligne, ce que les chercheurs ont nommé la dette cognitive. À Harvard, un tuteur soigneusement construit a fait progresser des étudiants deux fois plus vite qu’un cours classique, et toute la différence tient à ce qu’on demande à la machine, produire la réponse ou pousser l’élève à la chercher.
Le vrai risque, les inégalités scolaires
C’est là que les inégalités scolaires entrent en jeu, et c’est ce qui m’inquiète le plus. Une recherche décrit la « reddition cognitive », cette habitude d’avaler la réponse sans jamais la questionner, et elle montre que ceux qui s’y abandonnent le plus sont ceux qui doutent le plus de leur propre tête. Les élèves qui arrivent avec un bagage culturel solide et l’habitude de vérifier se servent du modèle comme d’un levier, tandis que les plus fragiles le laissent penser à leur place. Le même outil élève les uns et enfonce les autres. On nous l’a vendu comme un instrument qui démocratise le savoir, alors qu’il avantage surtout ceux qui sont déjà armés pour s’en servir.
On répète que l’IA ne remplacera pas les enseignants, et c’est vrai, mais elle met en lumière une évidence qu’on avait fini par oublier, à savoir qu’un bon prof est d’abord quelqu’un qui ne répond pas tout de suite, qui renvoie la question et qui laisse l’élève ramer un moment avant de lui tendre la perche. Une IA qui flatte et qui débite des réponses fait l’inverse de ce travail, et c’est bien pour ça qu’on aura plus que jamais besoin d’enseignants pour tenir cette ligne, surtout auprès des élèves que personne d’autre n’aidera à résister à la facilité.
Les études citées : MIT, « Your Brain on ChatGPT » ; Harvard, tuteur IA en physique ; « Cognitive surrender » (Shaw & Nave). Réflexion partie de cet article d’EdSurge.
Rémy Van de Moosdyk — formateur, spécialiste de la pédagogie active

