« Le pédagogue est celui qui cherche, hésite, recommence, expérimente. » Cette phrase ouvre un article d’Andreea Capitanescu Benetti dans le Café pédagogique, à propos du dernier livre de Philippe Meirieu et Xavier Bouchereau. Je n’ai pas encore lu l’ouvrage, mais la formule m’a arrêté, parce qu’elle décrit ce que j’essaie de transmettre aux enseignants depuis des années.
Hésiter, c’est déjà ajuster
On se représente souvent le bon enseignant comme quelqu’un qui sait exactement où il va, qui maîtrise et qui déroule. Mes années de classe m’ont appris autre chose. Les jours où j’avançais vraiment avec mes élèves étaient rarement les jours où je contrôlais tout. Un prof qui hésite devant sa classe exerce souvent très bien son métier, parce qu’il est en train d’ajuster. Et cette capacité d’ajustement, c’est exactement ce que je travaille à travers ce que j’appelle les curseurs didactiques.
Une table de mixage plutôt qu’une méthode
L’idée de départ tient en une phrase : il n’existe pas de méthode pédagogique universellement bonne. Selon ses élèves, le moment et le contenu, l’enseignant règle en permanence une série de curseurs — la tâche, l’étayage, l’interaction, sa propre posture. Un peu comme un ingénieur du son devant sa table de mixage. Pousser tous les curseurs au maximum produirait du bruit, pas de l’apprentissage. Tout l’art tient dans le dosage, dans la lecture fine de la situation.
La justesse, ce travail de doute
L’article parle d’un aller-retour permanent entre les pratiques et les théories, d’un métier qu’on exerce « avec une jambe dans le vide », pour reprendre la métaphore que les auteurs empruntent à une sculpture de Philippe Ramette. C’est exactement ce que j’appelle la justesse : la capacité à arbitrer en situation, à interroger ses pratiques à partir de ses théories et ses théories à partir de ses pratiques. Cette justesse demande de la lucidité, toujours partielle, et une bonne dose de patience. Elle accepte le doute comme une condition du métier.
Et d’abord pour les élèves les plus fragiles
Ce réglage fin n’est pas qu’une affaire de confort professionnel. Quand on monte l’exigence d’une tâche sans monter l’étayage qui va avec, ce sont toujours les mêmes qui décrochent : les élèves qui ont le moins de ressources pour compenser seuls. La justesse, c’est d’abord ça, ne laisser personne sur le bord. En pleine course à l’efficacité immédiate et à l’accélération des rythmes, c’est une exigence qu’il vaut la peine de défendre.
L’article d’Andreea Capitanescu Benetti : Le Café pédagogique. Le livre : Philippe Meirieu & Xavier Bouchereau, Parce que nous croyons encore en l’éducation, Érès, 2026. Le modèle des curseurs didactiques est détaillé ici : Les Curseurs Didactiques.
Rémy Van de Moosdyk — formateur, spécialiste de la pédagogie active

